Quelle stratégie pour réagir à un danger collectif ?

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Créé le 08/03/2022   

Comment mieux interpréter les comportements des autres peut-il nous aider à répondre plus efficacement à un problème collectif ?

Réagir à un danger collectif implique une prise décision sur le type de stratégie que nous voulons adopter. Schématiquement, cette stratégie peut être individualiste, prosociale ou compétitive. 

(Par Rhéa Haddad et Tiffany Morisseau Chercheuses en cognition sociale - Strane Innovation x LAPSCO x LaPEA)


De nombreux facteurs déterminent les choix de stratégie des individus face à des situations potentiellement dangereuses dans un contexte de foule, à commencer par la perception que les gens se font de la foule elle-même, et notamment de la confiance qu’ils pourraient accorder aux membres qui la composent. En effet, l’adoption d’une stratégie individualiste ou altruiste pour réagir à une situation anormale dépend en grande partie de la manière dont nous anticipons le comportement des autres : seront-ils attentifs à notre situation ou à la situation du groupe ? Ou bien auront-ils tendance à privilégier leur confort et leur sécurité avant tout ? Si nous voulons être prosociaux ou coopératifs, savoir si les autres le seront aussi est une information utile pour ne pas nous retrouver lésés par rapport aux ressources disponibles au sein du groupe, par exemple en termes d’espace.

Mais comment savoir comment les autres vont réagir ? C’est une question d’autant plus difficile que dans une foule, la plupart des gens nous sont inconnus. La réponse est que nous prenons des raccourcis : à partir de nos interactions préalables, même minimales et implicites, avec les autres personnes de la foule, et des impressions que nous construisons grâce à l’interprétation de leurs comportements, nous tentons d’en déduire les stratégies qu’elles auront le plus de chance d’adopter. Nous faisons cela grâce à notre capacité à attribuer des états mentaux à autrui, à notre théorie de l’esprit. Mais même si nous faisons cela spontanément et sans effort, nous pouvons cependant avoir une interprétation biaisée du comportement des autres, et parfois tout à fait erronée !

Une des formes d’interactions les plus simples qui nous permet de former des impressions vis-à-vis d’autrui dans une foule est la manière dont la foule se répartit l’espace physique commun entre ses membres. En effet, dans des contextes collectifs, l’espace devient une ressource commune que les individus doivent se partager. Lorsque qu’il y a peu de monde, la répartition de l’espace ne pose aucun problème. Mais la rareté de l’espace dans les contextes de forte densité peut provoquer un inconfort voire un sentiment de menace, voire de danger réel. Il faut alors réussir à gérer cette ressource de manière coordonnée, juste et équitable. La façon dont la foule choisit de gérer cette ressource rare est interprétée par chacun, et sert d’indicateur sur la confiance qu’il peut à son tour attribuer à celle-ci.

Imaginons maintenant le scénario suivant : une personne X se trouve dans une rame de métro bondée, et ne dispose que de très peu d’espace. Une autre personne Y monte dans la rame à la station suivante et se place juste à côté d’elle, ce qui réduit encore l’espace physique attribué à X. De plus, X peut voir que les personnes debout entre les deux rangées de sièges au centre de la rame ont davantage d’espace physique pour eux, et trouve cela injuste. La répartition de l’espace à ce moment-là est perçue par X comme étant inéquitable, et elle interprète le comportement des autres comme individualiste, voire comme une attitude anti-sociale. Sa confiance dans les autres est donc réduite et l’impression qu’elle se fait d’eux est plutôt négative, amplifiée par le malaise et les affects négatifs liés au manque d’espace et à la proximité entre Y et elle. Son interprétation laisse supposer que les autres ont des intentions compétitives (ici pour l’espace physique) et que leurs comportements reflètent ces intentions. En adoptant cette vision des choses, X en rejette d’autres, où les comportements des autres – menant à une distribution inéquitable de l’espace physique – ne seraient pas intentionnels ou malveillants.

Cette vision est bien sûr biaisée par le fait que X se trouve dans une situation très inconfortable, qui la pousse à trouver chez autrui la cause de ses émotions négatives, plutôt que d’explorer d’autres raisons pour lesquelles ces personnes se sont positionnées de cette manière dans l’espace physique. Ainsi, la manière dont les comportements des individus dans une foule sont interprétés – et ils sont le plus souvent interprétés comme étant intentionnels et avec une perspective égocentrique – établit les bases des futures interactions entre les membres de cette foule, et notamment le niveau de confiance existant entre eux. Si par la suite un évènement nécessitant un haut niveau de coopération entre les membres d’une foule avait lieu, il serait plus difficile pour les individus ayant développé une méfiance vis-à-vis de celle-ci d’agir dans ce sens.

Permettre aux individus se trouvant dans une foule d’ajuster leurs attentes et augmenter ainsi leur degré de coopération potentielle avec les autres membres du public, est l’objectif d’une application que nous développons actuellement, dans le cadre du projet « Bien réagir au danger collectif », financé par la Fondation MAIF. Cette application, baptisée BULLES, proposera à ses utilisateurs un jeu de réflexion autour de la perspective et des intentions d’autrui dans diverses situations collectives de la vie quotidienne. A travers un principe à la fois ludique et coopératif, BULLES a pour ambition d’améliorer la capacité des individus à prendre du recul sur leurs intuitions concernant les intentions des autres, en particulier lorsque ces autres sont des inconnus. Nous pensons que ce jeu pourrait faire émerger des réactions individuelles plus coopératives et efficaces, davantage tournées vers la sécurité d’autrui, y compris dans des situations collectives d’urgence.


Références :

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Drury, J. et al. (2009) Cooperation versus competition in a mass emergency evacuation: a new laboratory simulation and a new theoretical model. Behav. Res. Methods, 41, 957–970.

Gintis, H., Smith, E. A., & Bowles, S. (2001). Costly signaling and cooperation. Journal of theoretical biology, 213(1), 103-119.

Moussaïd, M., & Trauernicht, M. (2016). Patterns of cooperation during collective emergencies in the help-or-escape social dilemma. Scientific reports, 6(1), 1-9.