Le risque sismique au temps du Covid-19

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Cette période de confinement, globale, est unique en son genre. Elle impose à notre quotidien, qui nous paraissait jusqu’alors immuable, une réorganisation de nos relations sociales, de nos activités professionnelles et plus généralement de nos comportements individuels et collectifs.

Elle entrainera des modifications qui, nous l’espérons tous, contribueront à une meilleure  anticipation d’événements exceptionnels à fort impact sur notre environnement et notre bien-être.

Par Philippe Guéguen, Directeur de Recherche, ISTerre


Même si les causes de cette situation inédite sont loin de nos domaines d’expertise, cette pause forcée nous donne l’opportunité d’une réflexion sur nos pratiques scientifiques et la façon d’exploiter et de diffuser nos connaissances, et cela quel que soit notre champ de compétence. Cela est d’autant plus vrai dans celui qui me concerne, à savoir le risque sismique, tant certaines similitudes apparaissent.

Notre planète subit une crise sanitaire inédite, pourtant envisagée lors des séquences antérieures du SRAS (2003) ou du H5N1 (2006). Elle vient s’ajouter à d’autres crises sociales (répartition des richesses, équité homme-femme…) et environnementales (avec comme vecteur principal le changement climatique) qui ces dernières années semblent être les préoccupations principales de notre quotidien et cela à l’échelle globale. Nous devrions nous servir de ces crises pour prendre la mesure des conséquences attendues et nous y préparer. Ce n’est pas toujours le cas, alors même qu’elles constituent des répétitions de situations difficiles à gérer, pointant la faiblesse de notre capacité à anticiper des événements extrêmes.



Dans le domaine du risque sismique, l’existence de séismes à faible probabilité mais à fortes conséquences illustrent, à la manière de la théorie du cygne noir proposée par Taleb (2010), le biais cognitif qui nous amène à la conclusion erronée que des phénomènes exceptionnels ne se produiront pas. On sait pourtant par l’observation des marqueurs géologiques et des témoignages historiques que des séismes remarquables se sont déjà produits en France, et que d’autres se produiront. Le fait d’ignorer à tort que ces événements n’existent pas peut avoir des effets néfastes sur la protection, la régulation et la résilience de notre environnement. Il en résulterait, à la manière de la crise sanitaire actuelle, des pertes humaines et la réduction de l’activité économique et du développement, avec d’importantes pertes économiques. Ces conséquences similaires conduisent généralement les organismes internationaux et les compagnies d’assurance et de ré-assurance à intégrer ces crises sanitaires aux catastrophes naturelles (Figure 1).


Les catastrophes freinent l’accomplissement des objectifs de toute nature qu’ils soient (environnement, éducation, économie). Souvent, elles pointent les échecs des actions de développement, qui augmentent la vulnérabilité des populations face aux risques. Pourtant, une étude du bureau géologique américain (USGS) confirme qu'un investissement de 40 millions de dollars dans des mesures de prévention à l'échelle mondiale dans les années 1990 a pu réduire les pertes économiques de 280 millions de dollars (Benson et Twigg, 2004). De manière plus générale, ce ratio entre le coût des mesures de prévention contre les catastrophes naturelles et les bénéfices en terme de réduction des pertes est de l’ordre de 1 sur 3. Ces actions de prévention, identifiées comme prioritaires dans le cadre international pour la réduction des risques de catastrophe, dit cadre de Sendai, portent sur l’ensemble des éléments, depuis la compréhension des processus à l’origine des catastrophes, jusqu’à l’état de préparation pour agir de façon efficace avant, pendant la crise et durant la phase de récupération post-événement. 

Cela implique que la réduction du risque dépend aussi fortement du comportement des acteurs administratifs et politiques. Ces derniers ont la possibilité de limiter les conséquences par leurs décisions ou leurs actions. Cependant, ils doivent pour cela être en mesure de se les représenter en s’appuyant sur des évaluations scientifiques irréprochables.

C’est là que nous, scientifiques, intervenons. Pendant cette crise sanitaire, il semble que l’irréfutable nécessité d’une recherche indépendante et forte, animée par des chercheurs, des ingénieurs et techniciens de recherche, des administratifs et des étudiants, redevienne enfin une évidence. Notre connaissance du risque sismique s’appuie ainsi sur toutes les productions scientifiques centrées à la fois sur l’ensemble des processus agissant à l’intérieur de la terre et qui contribuent au final à l’existence même des tremblements de terre, mais aussi sur celles qui se concentrent sur leurs effets et les conséquences économiques et humaines associées. Il nous incombe alors de partager ces connaissances, de faire en sorte d’alerter sans effrayer que des séismes sont possibles sur notre territoire et que la meilleure façon de s’en protéger consiste à les anticiper. Ce travail est fait quotidiennement, via des actions éducatives dans les établissements scolaires, lors de conférences grand public ou lors d’accueils organisés au laboratoire, mais aussi lors d’actions réglementaires comme la réalisation du zonage sismique de la France, pièce essentielle de la réglementation parasismique en application depuis 2010 sur notre territoire. 

                                    

Comme lors de cette crise sanitaire, nous comptons donc sur l’état centralisé pour définir des obligations communes de prévention, qui s’inscrivent en cela dans le cadre de l’article 2 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme portant sur les risques naturels et rappelant le devoir de protection et d’information qui incombe à l’état. Plus localement, les élus doivent relayer ces informations via des dispositifs réglementaires obligatoires (Document d’information communal sur les risques majeurs DICRIM, Plan Communal de Sauvegarde PCS…), ou mettre en oeuvre des plans de prévention ordonnés par les services de l’état (Plan de Prévention des Risques Naturels). Si ces dispositifs ne sont pas enclenchés par les élus, cela peut leur être reproché en cas de préjudice (le cas de la tempête Xinthia). À cet égard, la Cour Européenne rappelle qu’on ne saurait imposer aux états et aux collectivités une charge excessive obligatoire en ignorant les choix opérationnels qu’ils doivent faire en termes de priorités et de ressources. La prévention devient alors l’affaire de tous, et chaque individu a non seulement l’obligation de respecter et d’accepter ses dispositifs, mais il a également la possibilité d’avoir un comportement volontaire pour réduire son exposition.

Ainsi, malgré quelques signes précurseurs au cours des décennies passées, l’état et la population n’ont pas forcément pris la mesure des conséquences de cette crise sanitaire à laquelle nous serions confrontées. Parce que les événements les plus remarques sont rares, il est difficile de sensibiliser les pouvoirs publics, en particulier locaux, à la nécessité d’actions récurrentes de  prévention, d’autant plus que la période de retour de ces événements dépasse largement les échelles de temps auxquelles nous sommes habitués. C’est une des plus grandes difficultés que nous devons surmonter en matière de risque sismique, par des actions d’éducation, d’information, de simulation des conséquences et de réflexion sur des dispositifs innovants permettant une meilleure prise de conscience et des décisions adaptées. En cela nos travaux de recherche et la façon de les diffuser sont essentiels et contribuent à atténuer les conséquences et à se préparer à la gestion d’une crise sismique. Mais cela reste l’affaire de tous d’y adhérer.

Références

Benson, C., and Twigg, J. (2004). Measuring Mitigation: Methodologies for Assessing Natural Hazard Risks and the Net Benefits of Mitigation – A Scoping Study. Synthesis Report IFRC/ProVention Consortium. Geneva, 154.

Taleb, N. N. (2010). The Black Swan: the Impact of the Highly Improbable. New York, NY: Random House Ed, A Random House trade paperback Coll.


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