Stress, sommeil et fatigue : les effets secondaires de la crise sanitaire

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Au-delà des effets immédiats et directs de la pandémie du Coronavirus sur la santé, des répercussions plus indirectes et insidieuses sont constatées sur le plan physiologique et psychologique.

Par Philippe Cabon, Maître de Conférences, LaPEA, Institut de Psychologie, Université de Paris Descartes

Le confinement, puis le télétravail forcé ou le chômage partiel ont bouleversé le quotidien d’une grande partie de la population mondiale avec une ampleur inédite. La reprise partielle des activités sociales et économiques dans un contexte de forte incertitude n’a pas atténué, bien au contraire, les effets psychologiques de cette crise sans précédent.

Parmi ces répercussions, les conséquences sur le sommeil et le stress ont fait l’objet de nombreuses observations et publications scientifiques au cours des derniers mois. Touchant en premier lieu les personnels soignants en raison de la charge de travail accrue à laquelle ils ont dû faire face, une grande partie de la population a aussi été affectée par le stress et des troubles du sommeil.

Dans un contexte de pandémie, le stress et le manque de sommeil sont d’autant plus importants à prendre en compte qu’ils peuvent fragiliser le système immunitaire. De nombreux travaux ont montré l’importance du sommeil dans la capacité du système immunitaire à défendre l’organisme contre des virus.

Des relations très fortes ont été par ailleurs mises en évidence entre stress et sommeil, le sommeil agissant comme « variable d’ajustement » au stress : une réduction de la durée du sommeil augmente les réponses émotionnelles négatives aux facteurs de stress.

Parmi les mécanismes qui régulent le sommeil, l’horloge biologique joue un rôle essentiel. Cette horloge, située dans le cerveau contrôle l’ensemble des rythmes psychologiques et physiologiques avec une période d’environ 24h (rythmes circadiens), d’où son nom d’horloge interne. Le système immunitaire présente lui-même des variations circadiennes avec une diminution de son activité en fin de nuit. Des perturbations de cette horloge biologique peuvent donc augmenter les risques d’infections, comme le montrent les recherches sur le travail de nuit. Nos capacités cognitives (attention, mémoire à court et à long-terme notamment) varient également de manière significative autour des 24h. Pour maintenir un fonctionnement harmonieux et régulier, cette horloge interne doit être synchronisée régulièrement par des facteurs externes, appelés synchroniseurs (« time givers »). Parmi ces facteurs, l’exposition à la lumière, les contacts sociaux et l’exercice physique sont les plus puissants pour synchroniser l’horloge biologique. L’absence de ces facteurs externes entraîne des perturbations psychologiques et physiologiques. Ces mécanismes ont été démontré dans des recherches en isolement temporel dans lesquelles les sujets vivaient pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois dans des gouffres, isolés de tout indice temporel.


Le confinement : une expérience « hors du temps »

Le confinement ou les périodes de quarantaine ont produit des conditions assez proches de ces expériences pour une partie de la population. On constate dans certains cas des désynchronisations circadiennes comparables à celles observées à la suite d’un décalage horaire (jet lag). Une étude française (Castaldo et coll., 2020) menée lors du pic de l’épidémie a notamment montré qu’il existait un rythme circadien de l’utilisation des réseaux sociaux. Au cours de la période de confinement, ce rythme s’est progressivement décalé vers la période nocturne. Par ailleurs, le contenu diffusé sur ces réseaux était émotionnellement plus négatif qu’avant le début de la pandémie.

En Chine, une étude menée en février 2020 a montré que 76% des personnes qui ont été isolées pour des raisons médicales ont présenté des troubles du sommeil particulièrement élevés dans les 14 premières journées d’isolement. Une partie de ces troubles est directement attribuable à la réduction de l’exposition à la lumière et des interactions sociales.

Une enquête réalisée au cours du confinement a indiqué que 74% des français se plaignent d’un sommeil de mauvaise qualité alors qu’ils ne sont qu’environ 40% en temps normal. Ceci s’est traduit par une augmentation de la prise de médicaments et de l’utilisation d’objets connectés visant à gérer ou améliorer son sommeil. Nos recherches soutenues par la Fondation MAIF en 2019 ont montré que ces technologies avaient peu d’impacts positifs et pouvaient même, dans certains cas, présenter des effets délétères en augmentant l’anxiété de certains individus.

Plusieurs recommandations ont été proposées pour prévenir ces troubles du sommeil. Elles consistent notamment à rétablir une régularité du sommeil par des expositions périodiques à la lumière, l’exercice physique et des contacts sociaux réguliers.


Un stress « contagieux »

Parmi les autres effets psychologiques, le stress a été particulièrement évoqué dans la littérature scientifique récente. Ce stress a en premier lieu affecté les patients, leurs proches et le personnel médical de « première ligne ».

Au-delà de cette « première ligne », une partie de la population se trouve également exposée au stress. Des études réalisées sur l’épidémie du SRAS montrent que les périodes de quarantaines entraînent des troubles pouvant durer plusieurs semaines voire, plusieurs années. Les troubles les plus fréquemment reportés sont des symptômes de stress post-traumatique, une anxiété et des épisodes de confusion.

Une étude chinoise a récemment mis en évidence un phénomène de « traumatisation vicariante », c’est-à-dire des traumatismes vécus par procuration par des populations qui ne sont pas directement impactées mais qui sont exposés à des témoignages de la souffrance d’autres personnes. Ces effets sont potentiellement accentués par le caractère très anxiogène de la médiatisation de la crise sanitaire qui se déroule depuis plusieurs mois.

Au final, la perte des repères associée à cette crise sanitaire aura fait émerger de nombreuses vulnérabilités physiologiques et psychologiques dont les conséquences insidieuses mais bien réelles pourraient se prolonger bien au-delà de la disparition de l’épidémie. Il est donc fondamental de se préoccuper de ce qui pourrait constituer une « deuxième vague » avec des conséquences sérieuses à moyen et long-terme sur la santé publique.

Crée le 28/09/20 

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